La liturgie des heures

    Livre d’Heures

    Ce titre si évocateur fait penser aux miniatures qui marquent non seulement les heures mais les saisons tant les deux sont liés. Livre d’Heures… le monastère en sa totalité le devient, dont la vie s’écoule telle les feuillets de ce beau livre en train de s’écrire pour l’éternité. Les heures y sont sacrées. Le cadran solaire participe de ce caractère, lui qui, discrètement, marque d’une ombre l’écoulement du temps. Le clocher anime l’heure, il la proclame, il la tinte, il l’arrime au ciel. Ensemble clocher et cadran nous font saisir le sens mystérieux et profond du temps. Car peut-être que, comme l’écrit Angelus Silesius

    «L’éternité ignore tout des années, des jours et des heures»

    Pour nous qui sommes inclus dans le cycle des années, des jours, des heures et des beaux matins luisants de rosée, peut-être que le cadran, le clocher et le cloître nous aideront à retrouver ce centre.

    Sœur Immaculata

          La prière des Heures

    Nous publions ici le début d’une étude que Notre Mère avait faite pour expliquer aux novices le sens et le symbolisme des Heures liturgiques. Cela pourra répondre au désir exprimé par certains de nos lecteurs de mieux connaître la vie monastique et les inviter à entrer plus avant dans la grande prière liturgique. Telle était l’une des consignes laissées par Jean Paul II dans sa Lettre apostolique Novo millennio ineunte, qui, au terme des célébrations du grand Jubilé ouvrait le nouveau millénaire :

    «Certes, les fidèles qui ont reçu le don de la vocation à une vie de consécration spéciale sont appelés à la prière de façon particulière : par nature, cette vocation les rend plus disponibles à l’expérience contemplative, et il importe qu’ils s’y adonnent avec une généreuse assiduité. Mais on se tromperait si l’on pensait que les simples chrétiens peuvent se contenter d’une prière superficielle, qui serait incapable de remplir leur vie. Face notamment aux nombreuses épreuves que le monde d’aujourd’hui impose à la foi, ils seraient non seulement des chrétiens médiocres, mais des «chrétiens en danger». Ils courraient en effet le risque insidieux de voir leur foi progressivement affaiblie, et ils finiraient même par céder à la fascination de succédanés, accueillant des propositions religieuses de suppléance et se prêtant même aux formes extravagantes de la superstition.

    Il faut alors que l’éducation à la prière devienne un point déterminant de tout programme pastoral. Moi-même j’envisage d’aborder au cours des prochaines catéchèses du mercredi une réflexion sur les psaumes, en commençant par ceux des Laudes, par lesquelles la prière publique de l’Église nous invite à consacrer et à orienter nos journées. Combien il serait utile que, non seulement dans les communautés religieuses mais aussi dans les communautés paroissiales, on s’emploie davantage à ce que tout le climat soit imprégné de prière! Il faudrait redonner de la valeur, avec le discernement voulu, aux formes populaires et surtout éduquer à la prière liturgique. Une journée de la communauté chrétienne où l’on harmoniserait les multiples occupations de la pastorale et du témoignage dans le monde avec la célébration eucharistique et éventuellement la récitation des Laudes et des Vêpres est peut-être plus «envisageable» qu’on ne le croit habituellement.»

    Novo millenio ineunte n. 34.

    Lisons d’abord le bref chapitre de la Règle où saint Benoît énumère les sept offices du jour. Nombre sacré de sept qui répond à un symbolisme. La citation du Psaume 118 suffit à le justifier : “Septies in die laudem dixi tibi.” Pourquoi cette obligation d’aller sept fois par jour «remplir notre office» ? Le Père de Voguë montre comment cette ordonnance remonte à une «coutume paléo-chrétienne, fixée et précisée par les Pères du monachisme» 1. La raison ultime de ce souci de fréquentes prières est l’appel du Christ dans les Évangiles: «Priez sans cesse». «C’est en essayant de le réaliser que la tradition chrétienne, – écrit le Père de Voguë, – a découvert l’utilité de moments définis où l’on s’applique chaque jour à la prière. Certes, ces heures ne sont que des jalons dans une journée dont chaque instant devrait être rempli d’oraison. Mais l’expérience montre qu’il est utile, indispensable même, eu égard à la faiblesse de l’homme, de se fixer des moments où l’on prie, afin de ne pas laisser le temps s’écouler dans la dissipation de l’esprit et le souci des choses terrestres. La prière à certaines heures est ainsi une expression approchée de la prière continuelle.»

    C’est ainsi qu’il convient de comprendre la succession des divers offices qui scandent nos journées. N’oublions pas qu’ils sont des jalons qui nous redonnent à certains moments-clé la bonne direction (c’est le rôle des jalons en agriculture). Ces jalons que sont les «Heures canoniales» nous ré-orientent vers Dieu.

    «Du Christ, – dit encore le Père de Voguë, – nous n’avons reçu aucune Règle précise, pas même celle des «trois fois par jour» qu’il observa sans doute lui-même. La règle évangélique va bien au-delà de toute observance déterminée. Le chrétien doit prier «sans cesse» exactement comme il doit aimer de tout son être.» Ce qu’il faut arriver à comprendre, c’est que cette participation aux offices communautaires doit devenir peu à peu une véritable prière personnelle. Pour mieux apprécier la richesse que représente cette alternance des Heures, écoutons ce qu’en dit Dom Pius Parsch: «La journée est comme un voyage à travers le désert aride de cette vie et de trois heures en trois heures nous arrivons à une oasis où nous pourrons trouver l’eau de la grâce et le frais ombrage de la protection divine. Voilà ce que sont les Heures du Bréviaire, réconfortantes élévations vers Dieu au milieu de notre pérégrination journalière.» 2

    dsc07538Ces Heures nous permettent de sanctifier le temps. Tel le cadran solaire qui ne marque que les heures sereines en cela qu’il dépend du soleil, les offices marquent les heures saintes et nous orientent vers le Christ Soleil de justice. Ils forment dans la trame de nos journées un cadran de prière.

    Les Laudes

    Saint Benoît les appelle Matutini ; c’est l’office qui suit de près celui des Vigiles, célébrées dans la nuit. En hiver, il reste un temps nocturne où les moines doivent lire ou étudier les psaumes. En été, de Pâques au 1er novembre, saint Benoît demande qu’après un court intervalle (pour les nécessités naturelles) «commencent aussitôt les Matutini qu’il faut dire au point du jour». C’est donc un office matutinal, adjectif qui existe dans la langue française à la fin du XVIIIe siècle, ou matinal (1120), un office du matin.

    Incipiente luce agendi sunt, il faut les dire au lever du jour, à l’aube naissante. Les hymnes le soulignent à l’envi. C’est par excellence l’office du lever de la lumière, et la vraie lumière, c’est le Christ, le «Soleil de justice».

    Cassien se réfère au Psaume 62 pour en exprimer la sève : «Quant à la solennité des Matines (notre office de Laudes), les textes que nous y chantons journellement nous instruisent assez : ‘O Dieu, mon Dieu, je vous cherche dès l’aurore’, ad te de luce vigilo (Laudes du dimanche et des fêtes), ‘au matin je méditerai sur vous’, puis il cite le Psaume 118 : ‘J’ai devancé le matin et j’ai crié vers vous ; mes yeux ont devancé le jour afin de méditer vos paroles’.»3

    Par la louange des Laudes l’orant a, en quelque sorte, le souci de devancer l’aurore. En ce point les Matutini sont encore dans l’esprit des Vigiliæ nocturnes, c’est encore la prière du veilleur. On peut du reste considérer selon un usage antique que les Vêpres, les Vigiles et les Laudes sont des heures de prière nocturne qui marquent le commencement et la fin de la nuit – la tombée de la nuit, le milieu de la nuit, le terme de la nuit -, ils en scandent le déroulement pour suppléer à une veille ininterrompue trop fatigante aux forces humaines 4. En notre saison d’hiver où les nuits sont longues, il est bon d’adopter cette interprétation : à Vêpres il fait déjà nuit, et à Laudes, c’est encore la nuit.

    Pius Parsch rattache cet usage de prier plutôt la nuit au temps des persécutions (jusqu’au 4e siècle), mais c’est aussi en raison de l’attente du retour du Seigneur. Le fait que saint Benoît parle des Matutini à la fin du chapitre intitulé «De officiis divinis in noctibus» montre bien que les Laudes opèrent une transition entre la nuit et le lever du jour.

         Le symbolisme des Laudes

    dsc03692«C’est une heure joyeuse où la résurrection du Christ et le réveil de la nature se mêlent à la résurrection spirituelle de l’homme» écrit Pius Parsch. C’est en effet l’heure de l’apparition du Christ ressuscité à Marie-Magdeleine et aux saintes femmes : Cum illusceret in primam sabbati : «Comme le premier jour de la semaine commençait à poindre» (Mt 28, 1). Et valde mane prima sabbatorum veniunt ad monumentum orto jam sole : «de grand matin, le premier jour de la semaine, elles viennent au tombeau, le soleil étant déjà levé»; valde diluculo, précise saint Luc, «à la pointe de l’aurore» (Lc 2, 41). C’est l’heure par excellence des Laudes du dimanche, office solennel entre tous.

    Tous les dimanches de l’année les Laudes remémorent, re-célèbrent les Laudes du dimanche pascal. On ne devrait jamais l’oublier (même en Carême les Laudes du dimanche sont tout orientées vers la liturgie pascale). Saint Marc a même cette précision : Surgens autem mane, prima sabbati apparuit primo Maria Magdalene :, «Ressuscité le matin, le premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie de Magdala dont il avait chassé sept démons» (Mc 16, 9).

    Ce mane est bien un moment quelque peu insaisissable, l’instant fugitif où se dissipe la nuit, et on ne saura jamais sans doute très exactement l’heure de la résurrection. C’est plus beau ainsi. Saint Jean montre bien le caractère mystérieux de ce moment : Venit mane cum adhuc tenebræ essent : «elle vint au matin alors qu’il faisait enore nuit…» (Jn 20, 1).

    Il faut noter en toutes ces citations comment l’heure première coïncide avec le jour premier. Il y a là un double symbolisme. Le dimanche devient, dans le monde chrétien, le premier jour de la semaine, rappel du premier jour de la création, et les Laudes sont l’heure qui chantent une triple résurrection : «le réveil de la nature, la résurrection du Christ, la résurrection spirituelle de l’homme» (Pius Parsch).

    C’est pourquoi saint Benoît ordonne avec un soin particulier le déroulement des Laudes du dimanche auxquelles il consacre un chapitre de la Règle (RB. c.12). Car «là, dit Pius Parsch, se rencontrent le jour et l’heure de la résurrection». Saint Benoît veut qu’on y chante toujours l’alleluia (cf RB. c. 15). Les Laudes des jours ordinaires de la semaine se comprennent dans le rayonnement des Laudes dominicales et on y retrouve la même trame. «Dans son ensemble, remarque Dom Herwegen, ce premier office du jour est un chef-d’œuvre liturgique, une fête de Pâques qui se livre à nouveau chaque jour.»

             

          Le plan de l’office des Laudes

    Pius Parsch parle d’une triple gradation. «Le premier degré est la psalmodie ; le second, le capitule, qui a l’hymne pour écho; le troisième degré est formé par le Benedictus et son antienne qui caractérise le jour. Enfin l’oraison forme la conclusion.» Nous retrouverons ce schéma aux Vêpres.

    On rencontre en réalité ici le plan de ce qui constitue la base de tout office : alternance de psalmodie et de lecture de l’Écriture. La Vigile pascale en est le type parfait. Aux Heures du jour, le capitule ou leçon brève – c’est une lecture abrégée – est un reste de la longue lecture des Vigiles qui est suivie d’un répons. La leçon brève, elle, est suivie du répons bref. L’hymne est un élément nouveau introduit par saint Benoît qui la désigne par le terme : «l’ambrosien», les hymnes anciennes étant dues à saint Ambroise; élément poétique dont il faut se réjouir. Aux jours de fête l’hymne devient un élément important où est exprimé le sens de la fête célébrée.

    Les Laudes culminent par le chant du cantique évangélique du Benedictus auquel correspond, aux Vêpres, le cantique du Magnificat. C’est un élément intangible. Tous les matins le cantique de Zacharie nous rappelle l’attente des Prophètes enfin comblée par le lever du Christ Soleil de justice. Lever messianique qui prépare le grand lever de la Résurrection.

    Après le cantique de l’Évangile viennent la litanie et le moment solennel entre tous qu’est le chant du Pater par l’abbé. Saint Benoît le prescrit à la fin des Laudes et des Vêpres (RB. c. 13). C’est l’oraison dominicale qui par l’intermédiaire de l’abbé doit aider toute la communauté à se ressaisir dans l’unité d’une prière filiale et paisible fondée sur le pardon mutuel. La prière du Pater a toujours été commentée dans l’Église comme le modèle de la prière parfaite. Au sein des grandes Heures liturgiques elle exprime plus particulièrement la prière profondément intérieure et personnelle de chacun des participants. C’est déjà l’amorce de notre oraison qui se poursuivra après l’office divin. Saint Benoît la désigne avec justesse: oratio dominica.

    Enfin il faut noter dans le choix des psaumes fixé par saint Benoît ce qui fait la charpente des Laudes de chaque jour, tant le dimanche qu’aux féries :

    – le psaume 66, sorte d’invitatoire et d’appel à la bénédiction de Dieu

    – le psaume 50, le Miserere qui prépare l’âme à sa rénovation spirituelle

    – le Laudate (psaumes 148-150), que saint Benoît dénomme les laudes et qui ont donné leur nom à cet office matinal (RB. c. 12 et 13). Ils lui ont imprimé ce caractère spécifique de louange joyeuse. Tous les matins, avec ce tryptique qui clôt la psalmodie, on ré-invite toute la création à entrer dans la louange. Pius Parsch a l’idée heureuse que réciter cet office de bonne heure et «autant que possible dans la nature» en fait saisir fortement l’idée directrice». 5

    Retenons en conclusion les trois aspects soulignés par lui pour définir le symbolisme des Laudes. «Elles sont la prière du matin de l’Église, un éloge matinal de la création, une prière de résurrection».

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    (A suivre)

    1. Règle de Saint Benoît, Sources Chrétiennes Tome VII, p. 184 et ss.

    2. Pius Parsch, Le Bréviaire expliqué, Casterman, 1947, p. 29

    3. Cassien, Institutions, Livre 3, c. 3.

    4. cf Pius Parsch, op cit., p. 20 et 21. 5. idem p. 31-32