Nos Mères Abbesses

    “Notre Mère éclairait tout de cette lumière et rien ne pouvait mieux donner envie de réaliser ce qu’elle demandait”.

    Cette phrase écrite pour l’abbesse fondatrice, Mère Immaculata de Franclieu, convient à toutes trois. On obéit à l’abbesse parce que, selon la règle de saint Benoît,  «l’abbé représente le Christ dans le monastère». L’obéissance est ainsi la première école d’humilité offerte aux moniales, voie de lumière et de Salut. Nous avons retrouvé un petit carnet où Soeur Marie-Bernard, deuxième abbesse, recueillit des “Paroles” de l’abbesse précédente. Elle recevait de toute son âme son enseignement. Elles sont très émouvantes à lire car ce qu’elle a entendu, elle l’a vraiment mis en pratique, puis l’a enseigné à son tour tant par ses paroles que par son agir et son être tout entier.

     

    Mère Immaculata de Franclieu

    Première abbesse de Madiran et Ozon (1947-1971)

    Mère Immaculata

     

    Née dans les alentours de Tarbes, Marie de Franclieu avait 19 ans lorsqu’elle ressentit l’appel du Maître. Mais elle fut d’abord infirmière dans un hôpital militaire pendant la guerre de 1914. C’est le 11 février 1918 qu’elle entre à l’abbaye de Dourgne où elle reçut le nom de Soeur Immaculata, nom qu’elle donner un jour de 1969 à une postulante de 18 ans qui devait devenir notre troisième abbesse…

    Les moniales élirent Mère Immaculata “prieure à vie” de la toute nouvelle fondation de Madiran en 1938, fondation qui devint plus tard abbaye à part entière en raison du nombre croissant de moniales.

    Années pauvres et obscures ; pourtant la guerre n’arrêta pas le recrutement et à partir des années 40 le noviciat atteignit et souvent dépassa le chiffre de dix. En 1944, la situation du monastère pris en plein maquis réclama d’elle une veille ininterrompue de nombreuses nuits durant. Parfois des coups de fusils retentissaient.

    En 1971, elle fit la connaissance du Père Lavaud, alors prieur du couvent des Dominicains de Toulouse, dont l’intelligence et la fidélité lui furent précieuses. Il prêcha la retraite annuelle pour la première fois en 1950, alors qu’il venait d’assister à Rome à la définition du dogme de l’Assomption, ce dont il parla avec enthousiasme. Sa culture, son jugement, son sens de l’Eglise aidèrent plus tard Notre Mère à s’orienter dans les difficultés qui suivirent le Concile. Notre amitié et notre admiration pour les dominicains de Toulouse fut dès lors scellée.

    On vit bien qu’édifier à Madiran les nouveaux bâtiments devenus indispensables pour le nombre grandissant de moniales ne serait pas sage, il fallait trouver un gîte. Grâce aux chèques d’innombrables amis (déjà à cette époque!), on acheta la propriété d’Ozon en 1950. Plans, devis, choix d’une entreprise, occupations de toutes sortes et soucis financiers.

    En décembre 1963 elle subit à Paris une grave opération qui la retint absente plusieurs mois. Notre Mère Marie-Bernard qui sera abbesse après elle, alors infirmière, l’accompagna et la soigna avec une conscience et une tendresse qui adoucissaient notre inquiétude.

    Quelques années plus tard, époque de l’aggiornamento post-conciliaire, elle eut à se rendre à des réunions d’abbesses. Elle ne répugnait pas à des mises à jour, elle qui n’avait pas reculé devant des innovations nécessaires, mais redoutait seulement des changements injustifiés ou impréparés.

    Il lui restait un objectif à Ozon : donner plus de beauté à l’office divin, en chantant les petites heures. Elle le vit réalisé par étapes et achevé par Notre Mère Marie-Bernard.

    Alors qu’elle reçut le sacrement des malades en la fête du Christ-Roi 1970, elle voulut achever la rédaction des constitutions entreprise depuis longtemps. Elles furent présentées à Rome et approuvées le 8 décembre 1970 ad experimentum.

    Il lui parut bientôt préférable, compte tenu de sa santé, de remettre sa tâche d’abbesse en d’autres mains. Le 28 février, Mère Marie-Bernard Eudier fut élue pour lui succéder. Le 9 juillet 1977, Notre Mère Immaculata de Franclieu passa de ce monde au Père, abordant enfin cet éternel repos, la vraie Vie.

    Elle découvrit dans sa jeunesse monastique, à travers les Pères de l’Eglise, le mystère de la Sainte Trinité qui demeurera toute sa vie l’objet ou l’arrière plan de ses méditations. Ce qui fit dire au frère d’une novice ; “La Sainte Trinité, tout le monde y croit, mais vous, vous en vivez”.  Le mystère de la Trinité c’était avant tout pour elle le mystère du Père. Elle a plus d’une fois cité et recopié ces mots de Saint Cyrille d’Alexandrie “Jésus n’est pas tant venu nous apprendre que son Père était Dieu mais que Dieu était Père”. Croire que Dieu est notre Père cela entraîne la confiance. Cela entraîne aussi des exigences de noblesse dans le comportement, de perfection dans les plus petites choses ; rien n’est petit, rien n’est vulgaire. Notre Mère éclairait tout de cette lumière et rien ne pouvait mieux donner envie de réaliser ce qu’elle demandait.

    C’est dans le mystère du Père, Vérité Première, que s’origine chez Notre Mère le culte de la vérité et, partant, son amour de la doctrine. Et la vérité que nous contemplons doit se traduire dans notre vie : la franchise, la droiture étaient des qualités qu’elle ne cessait de recommander.

    Pour faire comprendre aux jeunes qui venaient étudier leur vocation que la vie consacrée à la prière est éminemment utile au monde, Notre Mère avait coutume d’insister sur la parole de l’Evangile “Les ouvriers sont peu nombreux, priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers” en soulignant ce Rogate ergo “Donc, priez”.

    Notre Mère avait horreur de la routine, du formalisme où risque de s’abriter la tiédeur. Pour elle la vie spirituelle plus encore que matérielle n’était pas faite pour être confortable, et, par dessus tout, elle aimait la vérité : l’observance doit s’enraciner dans la réalité. Au nom de quoi maintenir un rite, une disposition qui n’ont plus de raison d’être? Elle exigeait du courage et du détachement, elle le savait, mais elle savait aussi l’obtenir.

    Pour son jubilé le 8 septembre 1969, la communauté réalisa une partie de “Jeanne au bûcher” de Claudel. Une phrase inspira la représentation, lorsque Saint Dominique demande à Jeanne “Explique-moi ton épée”. En effet une épée s’inscrivait dans la croix abbatiale de Notre Mère, symbole cher à cette fille de croisés. Mais l’épée de Notre Mère était le glaive de la vérité et allait de pair avec la tendresse de son coeur. “Cette épée que saint Michel m’a donnée, cette épée, cette claire épée, elle ne s’appelle pas la haine, elle s’appelle l’amour”.

    Mère Annuntiata de Floris raconte : “Le mercredi 22 juin 1977, elle était déjà bien fatiguée, mais quand je lui ai lu un texte de Tauler sur la génération du Verbe par le Père dans l’âme en état de grâce, elle a rassemblé toutes ses forces pour dire en appuyant sur les mots ; “C’est ce que je vous ai toujours dit, ce n ‘est pas réservé à une âme, c’est pour toutes les âmes”. Un prêtre a gardé le souvenir de l’entretien qu’il eut avec Notre Mère sur ce même sujet après son ordination en 1943, et dit, 34 plus tard, avoir été marqué autant par cette rencontre que par l’ordination elle-même.

    Excellente musicienne, artiste, elle aimait le beau et souffrait de l’insuffisance du chant et nous entraînait à mieux faire.

    Toute simplicité et droiture, héritage d’une race de soldat, son secret était, comme dit Claudel, non pas de “puiser au fond de l’infini pour y découvrir du nouveau, mais au fond du défini pour y découvrir de l’inépuisable”.

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    Mère Marie-Bernard Eudier

    Deuxième abbesse d’Ozon et du Pesquié (1971-2004)

    Notre Mère Marie-Bernard 1

    Née à Lyon, sa famille s’établit ensuite à Toulouse. Son enfance se déroula dans le climat paisible d’une famille unie où l’on s’aimait beaucoup, mais une grande peine vint obscurcir ses jeunes années ; la mort de sa petite soeur Jacqueline, vers l’âge de deux ans. Elle-même en avait neuf. Elle se distinguait déjà pour son attrait pour la solitude. Elle avait de l’imagination et un caractère entreprenant dès son enfance… Et sa maman l’appelait parfois “Mademoiselle J’ordonne”. La “demoiselle” avait bien conscience de passer la mesure, elle pensa un temps qu’elle ne pourrait pas entrer au monastère à cause de son penchant à l’insolence. Elle n’en avait pas moins très bon coeur.

    Vocation

    NMMB20Elle fit, entre 1940 et 1943, des études d’infirmière et d’assistante sociale à la Croix-Rouge car elle désirait “soulager la misère”. Sa formation d’assistante sociale lui fit rencontrer des situations de grande pauvreté et ce qui la touchait le plus, la souffrance des enfants privés d’affection. Pour la soulager elle aurait voulu être tour à tour assistante sociale dans les tribunaux pour enfants, ou à la campagne, ou encore Petite Soeur de l’Assomption et aller dans les familles dont la mère était malade, s’occuper des enfants et de la maison. Or, devant l’étendue de la misère qu’elle découvrait, elle eut la conviction que ce qu’elle ferait dans toutes les situations qu’on lui proposait, ne serait qu’une goutte d’eau dans la mer tandis que la prière lui permettrait d’être partout à la fois.

    Lorsqu’elle chercha à réaliser sa vocation, son confesseur lui recommanda Madiran. Elle y arriva un soir, à bicyclette, sous une ravissante lumière. Quand elle vit le réfectoire, triste comme un garage, mais blanchi à la chaux, elle fut séduite par cette pauvreté. Elle n’avait plus de doute : c’était là! Alors que la prieure, Mère Immaculata, lui demandait ce qu’elle cherchait, celle-ci répondit : “Une vie selon l’Evangile”.

    Elle dut terminer ses études avant d’entrer. Josette était alors une charmante jeune fille qui ne laissait pas indifférents les internes et médecins avec qui elle travaillait. Mais elle savait ce qu’elle voulait et savait aussi le faire comprendre… Ni son papa ni sa maman ne mirent d’obstacle à sa vocation ; sa maman avait acquiescé, mais non sans douleur. “Ils ont respecté ce que j’avais décidé”. Elle prit conscience à ce moment combien on connaît peu ses parents.

    Novice et jeune moniale

    NMMB34Le premier mois de postulat fut affreux! Mis à part ses stages, elle n’avait jamais quitté sa famille. Elle nous racontait qu’elle avait souhaité tomber malade pour être renvoyée sans que ce soit de sa faute. Mais elle ne voulait pas céder. “A ces heures là, on tient pour Dieu”. Notre Mère Immaculata lui avait donné le nom de religion de sainte Bernardette : Soeur Marie-Bernard. Dans le noviciat, Soeur Marie-Bernard passait souvent inaperçue. Discrète et silencieuse, elle n’en était pas moins très gaie et souriante. Mère Marie-Bénédicte rapporte ce trait : “Soeur Marie-Bernard restait calme, avec un petit sourire paisible et en répondait rien dans les bourrasques. J’admirais, le coeur battant et me disais ‘Toi aussi, ne dis rien et fais comme elle’ Elle m’a beaucoup aidé sans le savoir”. Et encore, Mère Chantal : “On sentait qu’elle était présente à Dieu et toute en prière avec un grand calme. Je me disais : il y a un secret en elle”. En 1954, son père mourut presque subitement à 65 ans. Ce fut une très grande souffrance pour cette jeune moniale de 34 ans, souffrance intime endurée dans une certaine solitude et une grande dignité.

    Infirmière

    Elle fut nommée première infirmière la même année, et les moniales faisaient alors l’expérience de son affection surnaturelle lors des consultations à l’infirmerie. Même si elles allaient bon train, elle savait écouter et donner à chacune le sentiment d’être prise en compte. Durant le transfert de Madiran à Ozon, les conditions n’étaient pas idéales : les malades logeaient parfois à plusieurs dans la même cellule, séparés par des rideaux, et il fallait aller chercher l’eau pour les soins. Mais elle savait s’organiser dans une grande liberté de coeur et disponibilité, privilégiant toujours l’attention aux personnes et ne perdant pas de temps en paroles.

    Conseillère

    C’est à cette époque qu’elle commença à aider la Mère abbesse Immaculata de Franclieu. Elle la secondait dans ses relations avec les autres abbesses. Elle s’instruisait de toutes les questions qui se posaient à cette époque du Concile grâce au Père Lavaud, dominicain et ami de la communauté, qui l’appelait “sa très chère fille”. Elle fut ainsi, avec une foi profonde et un dévouement totalement désintéressé, la cheville ouvrière de changements qui, sans révolution, contribuèrent à faire évoluer la communauté au bon moment.

    Naturellement douée d’un grand sens musical, elle eut à coeur également de perfectionner le chant liturgique. A son initiative, on inaugura les premiers pique-niques avec toute la communauté et les récréations sportives du noviciat qui consistaient à jouer au volley ball plutôt qu’à raccommoder les chaussettes.

    Sous-prieure, maîtresse des novices

    NMMB8Elle se révéla une éducatrice née. Elle cherchait avant tout à les guider vers la vérité profonde de leur être, et à leur apprendre la fidélité à la grâce. “Elle m’a guidé très vite vers une prière vraie, me montrant le Seigneur toujours là, toujours présent, toujours aimant, toujours agissant” se souvient l’une de nous, à qui elle disait aussi “semez de l’humour. C’est une charité et c’est le signe du détachement auquel nous devons tendre”. Elle insistait sur la nécessité d’une obéissance filiale, source de lumière pour marcher droit. Pleine d’imagination et d’intuition, elle s’adaptait au tempérament de chacune, mêlant encouragements et reproches qui pouvaient être sévère. Sa sollicitude était maternelle mais pas sentimentale : elle ne s’attardait pas sur leurs petits chagrins, et savait user de fermeté. Mais les coeurs dociles (ou prêts à le devenir!) pouvaient bénéficier de trouvailles inouïes dans son coeur aimant. Elle citait volontiers Claudel : “Etre un chemin qu’on emprunte et qu’on oublie”. Sa tâche de formation de s’arrêta pas là, le noviciat fut chargé de la cuisine, emploi qu’elle rénova puisqu’elle n’hésitait pas à se lancer dans de grandes entreprises.d

     Mère Abbesse

    Durant le transfert de la communauté d’Ozon au Pesquié, et au cours des longs travaux, Mère abbesse fera inlassablement des allées et venues entre les deux sites, ayant constamment en tête tant la vue d’ensemble de l’entreprise que chaque détail, et, dans le coeur, le souci de chacune de ses filles. Nous découvrons en vérité que “rien n’est fini et tout reste à vivre encore” autour de Mère abbesse qui va de l’avant, avec amour, courage et simplicité. Ce sera notre force, et aucune adversité ne put en avoir raison.

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    Mère Immaculata Astre

    Troisième abbesse  du Pesquié (depuis 2004)

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